Une poétique de la précarité : économie(s) d'écriture dans Crossing the River de Caryl Phillips

Hubert Malfray

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Abstract :
International audience
From its title, Crossing the River places cross-trade at the heart of its dynamic, leading us to consider the question of exchange and economy as central to the text. lt also forces the reader to wonder about the issue of men tumed into mercantile abjects by the curse of the diaspora. Phillip's vulnerable characters evolve according to a poetics of precariousness which operates on several levels: in terms of discourse, they are excluded from the possibility of intersubjectivity; in terms of genealogy, they are cut off from any possibility of heredity or transmission. Yet the relation of the novel to western myths seems to trouble, or even to "preccarize", the apparently fixed conception of History on which it relies. It is through this « precarization » of Western discourses that the "crude dialect" of the subaltem can try to find a literary voice of its own.
Comme le laisse entendre le titre du roman de Caryl Phillips, l'enjeu de Crossing the River est bien au premier chef celui d'un passage : « crossing » suppose la traversée, le franchissement-des frontières, des limites, mais aussi des identités et des apparences. Or cette traversée est une dynamique d'écriture qui en sous-tend une autre, plus subtile : celle de l'échange et du négoce, thèmes issus du domaine de l'économie et étroitement liés au commerce triangulaire que l'expression anglaise « cross-trade » raccroche irrésistiblement au titre de l'oeuvre. S'intéresser à la question de l'échange dans Crossing the River prend tout son sens à la lumière des trajectoires entrecroisées des personnages de Phillips : malgré leur éloignement, entre Afrique, Amérique et Europe, ils ne cessent d'interagir, quadrillant le monde de même que le texte au gré d'un projet mercantile d'essence coloniale. Les différents acteurs du roman ont beau exister en des lieux et des époques profondément disparates, séparés par 250 ans d'une histoire familiale détricotée, ils sont toutefois reliés par cette même question de l'économie : l'économie pécuniaire qui martèle le texte à coup de chiffres, mais aussi et avant tout l'économie de l'être, et, partant, l'économie de la lettre. Rien d'étonnant, par conséquent, que la préoccupation du texte pour l'économie surgisse le plus clairement dans les mots de celui qui relie symboliquement ces trajectoires fuyantes, à savoir le père mythique qui prend corps et voix dans le prologue : « I sold my children. [...] I soiled my hands with cold goods in exchange for their warm flesh. A shameful intercourse » (Phillips 1-je souligne). D'emblée, la question du négoce pèse sur le texte autant que sur la conscience du père dont la parole est alourdie de regrets. Cette parole est parcourue de signifiants rappelant la prégnance des préoccupations capitalistes au coeur du projet colonial ; aussi indique-t-elle la nécessité de s'interroger sur le commerce
Published : 2016
Document Type : Journal articles
Affiliation : Institut d’Histoire des Représentations et des Idées dans les Modernités (IHRIM) ; École normale supérieure de Lyon (ENS de Lyon)-Université Lumière - Lyon 2 (UL2)-Université Jean Moulin - Lyon 3 (UJML) ; Université de Lyon-Université de Lyon-Université Blaise Pascal - Clermont-Ferrand 2 (UBP)-Université Jean Monnet - Saint-Étienne (UJM)-Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS)-Université Clermont Auvergne (UCA)

Citation

Hubert Malfray, « Une poétique de la précarité : économie(s) d'écriture dans Crossing the River de Caryl Phillips », Cycnos, 2016. URL : https://hal.science/hal-03148696