Jacques Cabassut, sara calderon, Marc Marti, Magali GUARESI

Quels enjeux pour la bataille des savoirs ?

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Résumé :
International audience
C’est avec les Lumières qu’un concept de Raison émerge et s’impose à toute la planète. Sa trace subsiste encore aujourd’hui dans la façon dont la science persiste parfois à être pensée comme discours objectif portant sur le réel. Les Lumières mettent en effet en place des mécanismes de la pensée -l’usage de la raison et la généralisation partant de l’expérience- qu’il convient de différencier toutefois de leur transformation en contenant idéologique : tout savoir reste redevable de ses conditions de production, idéologiques et matérielles, il ne saurait être pensé en dehors d’une situation temporelle et sociale.La psychanalyse est une des premières sciences à mettre en cause cette position fictive, non située. Freud s’inscrit en effet dans le courant émancipatoire du sujet de la Raison : ses recherches font advenir un savoir inconscient tout en rendant compte de sa construction, sa production et sa transmission. Parce que l’inconscient se définit comme un trou dans le savoir, ce qui échappe à l’humain, l’émergence de cette notion met en échec le culte absolu de la Raison et valorise d’autres possibilités de connaissance du monde, telles que celles que les épistémicides survenus avec la colonisation avaient annulées. C’est la façon même de produire le savoir que la psychanalyse infléchit, à terme, car la connaissance qu’elle produit découle de la rencontre clinique et ne lui est pas préétabli. Non seulement le savoir entretient un autre type de lien à la vérité et à la croyance, mais la position même du producteur de cette connaissance s’en trouve transformée. La psychanalyse confronte ainsi le savoir scientifique au fait qu’il n’échappe pas non plus à la croyance.Bien que l’émergence de la psychanalyse, entre autres, facilite au moins la reconnaissance par les instances de savoir de l’existence de certaines des voix qui avaient été minorées, celles-ci s’expriment en sourdine depuis toujours pour signaler leur exclusion du discours majoritaire, leur réification et leur subordination, il s’agit principalement des femmes et du sujet colonial. Le savoir ayant occupé une place dans les divers systèmes de subordination -par la mise en place d’une matrice hétéronormative et d’une matrice coloniale du pouvoir-, l’enjeu que recouvre aujourd’hui l’épistémologie n’est autre que celui de fixer les traits du monde où nous vivons. Certains concepts décoloniaux, tels que celui d’épistémologies du Sud, conçu par Boaventura Sousa de Santos pour désigner les savoirs qui se développent à contre-courant des logiques qui dominent le Nord global, peuvent ainsi s’avérer particulièrement efficaces pour cheminer vers de nouveaux savoirs plus englobants, inclusifs et tournés vers l’humain. Il est en effet possible de retrouver l’empreinte des systèmes de domination, pour peu qu’on prenne la peine de la rechercher, dans pratiquement tous les domaines de connaissance.Des clivages se produisent finalement au sein même du champ de savoir du sujet hégémonique. Ils correspondent actuellement surtout au pouvoir planétaire que les multinationales ont acquis grâce à la mise en place d’un appareil de contrôle du pouvoir politique qui permet à certaines connaissances de prendre le pas sur d’autres. Celui-ci ressort lors de débats particulièrement sous-tendus d’enjeux financiers, tels que les législations concernant l’usage de pesticides en agriculture. C’est le modèle de monde que nous mettons en place pour demain qui est en jeu dans le poids que les multinationales ont réussi à acquérir dans la production -et surtout dans la légitimation- du savoir. La diversification des moyens que nous nous donnons pour connaître le monde, la déconstruction des catégories épistémologiques élaborées pour asservir des sujets et des territoires et l’inclusion des savoirs produits par des sujets et des territoires jusqu’ici envisagés comme altérités apparaissent aujourd’hui ainsi comme étant nécessaires pour réussir à envisager un futur tourné vers l’humain, où le modèle hégémonique serait infléchi par une remise en question effectuée depuis les voix qui aujourd’hui encore apparaissent marquées du sceau de l’altérité.
Document Type : Conference papers

Citation

Jacques Cabassut, sara calderon, Marc Marti, Magali GUARESI, " Quels enjeux pour la bataille des savoirs ?", paru dans "Nouveaux Imaginaires", La production du savoir : formes, légitimations, enjeux et rapport au monde, URL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-02422687