Appel à articles

Représenter les frontières et les flux

Générant ou sous-tendant une analyse géopolitique ou l’exploration d’une controverse sociale mondiale liée aux problèmes de migrations, controverse opposant la protection à l’abolition des frontières pour résoudre ce qui est posé comme « problème », cet appel à articles vise une redéfinition culturelle, métaphorique et symbolique de la frontière et du flux dépassant la dichotomie classique de la fermeture et de l’ouverture (Bachelard, 1957) et ouvrant à une dialectique renouvelée du dedans et du dehors (Simmel, 1988), à l'idée d'une circulation
perpétuelle pensée comme paradigme des sociétés humaines.

Sont attendues des propositions, qui rappellent, confrontent, explorent les représentations de
la frontière et du flux, en soulignant leurs jeux de tension, leurs points de ruptures, leurs résonances, en analysant leurs potentialités visuelles et narratives, textuelles et iconiques, symboliques et matérielles, de construction d’identité et de sens.

De quelle manière, les processus ou les modes de pensée métaphoriques, les démarches analogiques, mais encore la créativité de l’image et du langage, le pouvoir des fictions de « redécrire la réalité » (Ricoeur, 1975) nous permettent-ils de saisir, de nuancer, de problématiser la relation des individus et des collectifs à la double question de la frontière, qui protège et sépare, et des mouvements de population, envisagés en tant que menace et/ou « promesse » d’échange culturel, social ?
En quel sens se dessine la construction puis la mise à distance, ou l’interprétation réflexive d’images narratives et visuelles, de représentations controversées sur la peur, l’accueil, l’autre ?
En quel sens les images, les symboles, mais encore les discours accompagnent-ils la construction de mythes, de récits, d’idées ? Plus avant, en quel sens l’utilisation de
dichotomies ou de mythèmes (fermé/ouvert, dedans/dehors, soi/autre, etc.), peut-elle nous permettre de saisir une réalité foisonnante de multiplicité, voire déroutante de complexité ?
Comment ce jeu de différences et de similitudes nous autorise-t-il à imaginer des possibles, à
engager un processus sémiotique et sémantique de construction de sens ?
De manière plus générale, comment la confrontation et la compétition de ces formes spatiotemporelles,
de ces imaginaires participent-elles à la construction de nos représentations ?
Comment peut-on métaphoriser et penser le rapprochement du lointain en même temps que la
séparation du proche ou du voisin ? Enfin, en quel sens peut-on (encore) poétiser le donné,
l'impitoyable réalité ?

Ainsi, en deçà d’une opposition factice entre deux modes de pensée, la pensée abstraite, conceptuelle et la pensée par l’image, métaphorique ou analogique, en deçà d’une fonction purement illustrative allouée à la métaphore, qui rendrait sensible ou « dramatiserait » un
contenu abstrait, idéel, on pourra s’intéresser à des métaphores opératoires spatiales et temporelles : de murs et d’enceintes, de passages et de circulation (Benjamin, 1997) de dehors et de dedans, d’enracinement et de déracinement, etc.

Différentes perspectives de comparaison, de schématisation, d'approches (esthétiques, artistiques, philosophiques, littéraires,…), de déplacements de sens, de mises en images et en récits peuvent être esquissées, qui correspondent à autant d’axes de recherche, pouvant être envisagés dans leur transversalité :

1. Des représentations paradoxales

Interroger conjointement la frontière et le flux peut opposer ou mettre en tension un espace de circulation versus un espace de séparation, une libre circulation confrontée à la construction de murs, à la multiplication des contrôles. Dans le numéro d’Hermès, la Revue consacré aux Murs et frontières, Paquot et Lussault (2012) évoquent les « stries sur l’espace lisse de la circulation ».

2. Du rôle performatif et du pouvoir symbolique de la frontière…

La visibilité de la frontière, sa matérialité, voire sa matérialisation spectaculaire peuvent faire sens, politique, social. Un mur est photogénique, avançait Foucher (2007)…
Les définitions de frontière-outil, qui organise et partage l’espace, de frontière à la fois barrière et niveau, escarpement et plateau (Goblot, 1925, cité par Valade, 2012) ou d’effet frontière, que Paquot et Lussault (2012) illustrent par le « changement brutal de régime d’urbanisation », quand on entre dans un bidonville, par exemple, de frontiérisation d’un lieu comme Lampedusa (Cuttitta, 2015) pourront être visitées et revisitées.

3. … à sa déconstruction

Nier le pouvoir symbolique de la frontière par une frontière-fonction (Badie, 1999), ou distinguer les murs des frontières : « Le mur interdit le passage ; la frontière le régule » (Debray, 2010), peut permettre la coexistence de communautés politiques, renouvelle la pensée de l’altérité, de la souveraineté, voire de la nation.
Que penser aussi des limites immatérielles, ou invisibles, qui ne définissent plus de rapport « évident » entre un dehors et un dedans ?
On peut encore s’intéresser à la vision du dedans et la vision du dehors, qui peut traduire la différence culturelle de soi vis-à-vis des autres et des autres vis-à-vis de soi. Todorov, dans L’homme dépaysé éclaire une de ses « synthèses mobiles et novatrices » de la déculturation,
acculturation et transculturation par sa biographie, et énonce: « Un jour, j’ai dû admettre que je n’étais plus un étranger, en tout cas plus du tout dans le même sens qu’auparavant ».
On peut enfin penser aux Border Studies, qui se développent depuis les années 2010 en géographie politique et avancent de nouvelles formes frontalières ; définissent les frontières comme des constructions sociales en mouvement ne dépendant plus d’une matérialisation physique, ou comme déterritorialisées et mobiles, sans nier les fonctions politiques de lignefrontières (Amilhat-Szary, Cattaruzza, 2017).

Références

Amilhat-Szary Anne-Laure & Cattaruzza Amaël, « Frontières de guerre, frontières de paix : nouvelles explorations des espaces et temporalités des conflits », L’Espace Politique [En ligne], 33 | 2017-3. URL : <http://journals.openedition.org/espacepolitique/4403>

Bachelard Gaston, La poétique de l’espace, Paris, PUF, 1957.

Badie Bertrand, Un monde sans souveraineté, Paris, Fayart, 1999.

Benjamin Walter, Le livre des passages, Paris, éditions du Cerf, 1997.

Cuttitta Paolo, « La « frontiérisation » de Lampedusa, comment se construit une frontière », L’Espace Politique [En ligne], 25 | 2015-1. URL:<http://journals.openedition.or/espacepolitique/3336 >

Debray Régis, Éloge des frontières, Paris, Gallimard, 2010.

Foucher Michel, L’obsession des frontières, Paris, Perrin, 2007.

Paquot Thierry & Lussault Michel, « Introduction. Étymologies contrastées et appel au franchissement des limites », Hermès, La Revue, 63 | 2012-2.

Ricoeur Paul, La métaphore vive, Paris, Seuil, 1975.

Simmel Georg, « Pont et porte », in La tragédie de la culture, Paris, Rivages, 1988.

Todorov Tzvetan, L’homme dépaysé, Paris, Seuil, 1996.
Valade Bernard, « La barrière et le niveau », Hermès, La Revue, 63 | 2012-2.

Consignes aux auteurs

Les articles complets (pas d’envoi préalable de résumé) en français, anglais, espagnol ou italien seront envoyés à la rédactrice en chef de la revue (In)disciplines, Céline Masoni Lacroix <celine.masoni-lacroix@unice.fr>

Les articles proposés devront respecter les normes éditoriales de la revue disponibles à l’adresse <http://epi-revel.univ-cotedazur.fr/publication/rid> dans le menu « La Revue ».

au plus tard le 1er septembre 2018

Les textes qui traverseront avec succès le processus d’évaluation en double aveugle seront publiés dans le numéro thématique « Représenter les frontières et les flux » de la revue (In)disciplines (numéro 2), à paraître en mars 2019.

Calendrier
• Publication de l’appel : mars 2018
• Date limite d’envoi des articles : 1er septembre 2018
• Parution du numéro : mars 2019